États Unis

Les tribus indiennes se mobilisent contre la Covid19
pour sauver leurs langues et leurs cultures.

(Mars 2021)


Dès le début de la pandémie due au coronavirus, les Amérindiens ont payé un lourd tribut. Selon les Centres de contrôle et de prévention des maladies (Centers for Disease Control and Prevention) aux États-Unis, le taux de contamination des Amérindiens est trois fois plus élevé que dans la population blanche.

Proportionnellement, les décès dus à la Covid sont également plus nombreux.

Les raisons ne manquent pas. Respecter la distanciation physique dans des foyers exigus regroupant plusieurs générations n’est pas facile. Chez les Navajos par exemple, 42% des habitations n’ont pas l’eau, et parfois pas non plus l’électricité. Il faut parcourir des kilomètres pour aller chercher de l’eau. Des maladies endémiques comme le diabète, des maladies cardiaques, l’asthme ou l’obésité font, de nombreux Amérindiens, des cibles privilégiées pour la contamination, particulièrement les personnes âgées. Certains de ces Anciens vivent dans des communautés isolées, dans un habitat traditionnel. Pas de commerçants à proximité.

C’est un souci majeur pour les Amérindiens, qui ont un profond respect pour leurs aînés. Lorsque l’un d’entre eux attrape la Covid19 et que les hôpitaux de la réserve sont saturés, il peut être transféré dans une ville voisine, sans que la famille sache où il est. Il peut alors y avoir le barrage de la langue si la personne ne parle que le navajo et ne peut donc se faire comprendre.

En dépit de ces problèmes, les Amérindiens opposent une forte résistance aux vaccins, liée à une méfiance envers le gouvernement fédéral qui date de la colonisation. Les motifs ne manquent pas. La plupart des tribus furent dépossédées de leurs territoires pour être reléguées dans des réserves. Pendant quelques générations, des enfants furent enlevés à leurs familles pour les mettre dans des écoles-pensionnats où il leur était interdit de parler leur langue sous peine de châtiments corporels. Selon Brianna Theobald, professeure d’histoire à l’Université de Rochester, en six ans, dans les années 1970, 42% des femmes amérindiennes en âge de procréer furent stérilisées sans souvent en être informées.

Un autre cas est souvent cité, qui montre le manque de considération envers les Amérindiens : les chercheurs de l’Université d’ État d’Arizona ont prélevé dans les années 1990 des échantillons de sang de 900 Indiens Havasupai, officiellement pour faire des recherches sur le diabète dans cette population, mais ils ont ensuite utilisé ces échantillons pour faire d’autres recherches sans préciser lesquelles et sans demander leur consentement. Cependant, la docteure Mary Owens, Tlingit d’Alaska, présidente de l’Association des médecins amérindiens (Association of American Indian Physicians), a déclaré :

« Nous avons autrefois été frappés par des pandémies qui nous ont presque éliminés, comme ce fut le cas avec la variole. Nous ne pouvons pas nous permettre de ne pas utiliser ces vaccins. »

La confiance dans le service de santé des Indiens (Indian Health Service - IHS) s’éroda davantage lorsque fut avérée la pénurie d’équipements de protection individuelle et de kits de tests. Peu d’Amérindiens ont été volontaires pour participer aux tests cliniques pour les vaccins.

Devant ces difficultés, des responsables tribaux ont embrassé la cause de la vaccination. Les Hopis d’Arizona ont distribué des prospectus, publié des articles explicatifs dans les journaux tribaux, passé des annonces sur les radios en langue autochtone. En effet de nombreux habitants des villages ont une mode de vie traditionnel, et communiquer sur des sujets scientifiques est une gageure. Mais s’ils se laissent persuader, ils se décideront pour le bien de la communauté. Ainsi, Jonathan Nez, président de la Nation navajo, s’est fait vacciner pour montrer l’exemple aux 175 000 Navajos qui vivent dans la réserve, et a fait diffuser des messages pro-vaccins en anglais et en navajo. « Si les Anciens qui ne parlent que le navajo sont vaccinés, les autres suivront. » Il est urgent de préserver la santé physique des populations amérindiennes, mais aussi leurs langues, partie intégrante de leur identité. Jodi Archambault, Sioux Hunkpapa, fut assistante auprès d’Obama pour les affaires indiennes. Interviewée pour le New York Times, elle déclara :

« En 2006, il y avait 350 locuteurs de lakota dans la réserve de Standing Rock. En 2020, il n’y en a plus que 220. Leur âge moyen est de 70 ans. Avant la pandémie, nous avions fait des progrès. Des « Guerriers Culturels » de tous âges avaient créé des écoles d’immersion dans les réserves de Pine Ridge, Standing Rock et Rosebud. La langue lakota traduit une vision du monde vivante et harmonieuse, une relation harmonieuse entre l’homme et la Terre Mère. »

Jodi Archambault se réjouit que les associations de protection de l’environnement ont adopté des valeurs amérindiennes comme « l’eau est la vie », l’interdépendance de toute l’énergie dans l’univers, y compris les hommes, et l’idée qu’il faut se préoccuper des générations futures, « jusqu’à la septième génération ».

Selon les Amérindiens, la richesse culturelle des langues contribue à la vie sur notre planète, au même titre que la biodiversité. À Standing Rock, les locuteurs de lakota sont prioritaires pour être vaccinés. Les Cherokee en Oklahoma se sont mobilisés pour vacciner le plus grand nombre, à commencer par ceux qui parlent encore leur langue, et qui sont très âgés. Chez les Navajos, parler de la mort est tabou. Mais avec la Covid19, le sujet est difficile à éviter. Des locuteurs de navajo disparaissent, mais parmi eux aussi des hommes-médecine. Chacun est spécialisé dans certains rituels. Quand ils meurent, leur savoir disparaît. En quelques dizaines d’années, de 1 000 hommes-médecine, le nombre s’est réduit à 300. Locuteurs et praticiens sont prioritaires. Le temps est compté.

Les Amérindiens appellent à une réponse fédérale coordonnée contre la pandémie. Ils espèrent que le président Biden sera en mesure de les aider, pour assurer une meilleure politique médicale et préventive. Ils demandent une réforme du service de santé pour les Indiens, un droit garanti par traité longtemps négligé. Ils estiment que 750 millions de dollars seraient nécessaires, une « broutille » par rapport aux dépenses engagées pour détruire leurs langues et leurs cultures.

En attendant, les responsables et activistes tribaux ont utilisé l’attachement des Amérindiens à leurs langues et à leurs traditions pour vacciner un peuple qui se méfie du gouvernement des États-Unis. La Covid19 n’a fait que renforcer la volonté d’honorer et de protéger les Anciens, les langues qu’ils parlent et la sagesse qui est la leur.

Sources : communications téléphoniques et le New York Times.
Marie - Claude Stigler, membre du réseau des experts du GITPA pour l’Amérique du nord

Interview d'Irène Bellier : Les peuples autochtones à l'épreuve du Covid 19 - CNRS Le Journal

 

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